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Ester Botta et Abdoulaye Somparé
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L’entreprenariat agricole et la formation professionnelle comme alternative valable à la migration en Guinée

Dans ce premier épisode de la série de podcasts de recherche de l’OIM, la Docteure Ester Somparé et le Docteur Abdoulaye Somparé partagent les résultats de leurs recherches sur les dynamiques migratoires à Kankan, en Guinée. Parlant des perspectives prometteuses de l’entreprenariat agricole et de la formation professionnelle, ces chercheurs expérimentés jettent un éclairage nouveau sur la manière dont les jeunes réussissent chez eux aujourd’hui.

La Dr Ester Botta Somparé est anthropologue et maîtresse de conférences à l’Université Kofi Annan et à l’Université Julius Nyere de Kankan, toutes deux en Guinée. Originaire d’Italie, elle vit à Kankan, dans l’Est de la Guinée depuis plus de dix ans et a participé à plusieurs projets de recherche sur la migration des jeunes, à la fois avec des acteurs universitaires et du développement. Son statut à la fois de migrante et de chercheure locale en Guinée donne à ses expériences de recherche une perspective unique.

Le Dr Abdoulaye Wotem Somparé est sociologue et vice-recteur à l’Université Julius Nyerere de Kankan, en Guinée. Abdoulaye est guinéen et est spécialisé en sociologie du travail. Il a fondé avec un groupe de collègues la Faculté des Sciences Sociales de l’Université de Kofi Annan, qu’il a dirigée pendant plusieurs années jusqu’en 2017. Il occupe désormais le poste de Vice-Recteur à l’Université Julius de Kankan. En plus de ses responsabilités académiques, il est également consultant régulier pour l’Organisation

mondiale de la Santé (OMS), avec laquelle il a commencé à collaborer depuis l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest.

Ester Botta Somparé et Abdoulaye Wotem Somparé participent au projet MigChoice, une collaboration entre l’OIM, l’Université de Birmingham, et plusieurs universités de la région, financée par le gouvernement britannique.

Marianne : Il a été difficile de joindre à KANKAN au fin fond de la zone tropicale guinéenne, deux illustres chercheurs du nom de docteur Ester Botta Somparé et Docteur Abdoulaye Somparé tous deux anthropologues. Pour cela, nous les avons invités à nous rejoindre à la radio pour discuter de leurs travaux de recherche autour de la migration et des projets de développement. Je vous laisse assister à cette passionnante émission.

Présentateur : L’agriculture occupe une place importante au sein du paysage économique de la Guinée, mais est confrontée à des défis qui sont nombreux. L’agriculture est souvent vue comme une activité peu attractive pour les jeunes. Pourtant, pendant vos recherches, vous avez fait la connaissance de jeunes entrepreneurs agricoles qui, loin de ce constat, traduisent au contraire une vision beaucoup plus positive de l’agriculture pour les jeunes générations. Alors, la question pourriez-vous d’abord nous parler du profil de ces jeunes entrepreneurs ?

Ester Botta Somparé : Tout à fait. Il y a à Haute-Guinée 8 fédérations paysannes et parmi celles-ci, nous nous sommes intéressés, donc à la fédération qui s’occupe de la filière du maraîchage, à la filière riz et à la filière de l’igname. Cela nous a amenés à travailler à Kankan Ville, même si c’est une zone urbaine. Aux alentours de Kankan, il y a une importante activité d’agriculture périurbaine, notamment dans le domaine du maraîchage et ensuite dans certains villages, notamment Tintioulé  pour la filière de l’igname, et Sabadou-Baranama pour la filière du riz. Donc, c’est dans le cadre de ces groupements que nous avons fait la connaissance de certains jeunes qui sont porteurs de projets d’entrepreneuriat dans le cadre de l’agriculture. Il faut dire d’abord que ces groupements, je parle surtout du maraîchage et du cadre de l’agriculture périurbaine, ce sont des groupements essentiellement féminins. C’est une activité en général réservée aux femmes, le maraîchage et qui, il y a quelques années, intéressait peu les hommes. Si bien que on disait on avait tendance à ridiculiser des hommes lorsqu’ils s’occupaient de ce genre d’activité. Mais au sein de ces groupements, les 90%, ce sont des femmes qui utilisent cette activité en général pour aider leurs maris à compléter la dépense quotidienne ou pour subvenir à leurs besoins. Mais aux côtés de ces femmes, nous avons rencontré des hommes qui, eux, ont d’autres priorités parce qu’ils participent à ces groupements. Vraiment, avec l’objectif de réaliser certains projets sociaux économiques, donc de pouvoir, par exemple construire une maison grâce au maraîchage, de pouvoir monter, agrandir leur activité, financer plusieurs projets et plusieurs projets socio économiques. Parmi ceux-ci, nous avons fait la connaissance de jeunes qui sont sortis de l’école professionnelle de l’agriculture et de l’élevage de L’ ENAE (Ecole Nationale d’Agriculture).

Ce sont eux surtout, pas seulement eux, mais surtout eux, qui sont porteurs vraiment de projets dans le cadre de l’entreprenariat agricole. Ce sont des jeunes qui sont formés au sein de cette école professionnelle, l’agriculture et l’élevage, et qui sont donc des intellectuels, mais qui s’investissent dans cette activité agricole avec beaucoup de passion, en mettant leur expertise et en transférant leurs connaissances au sein de groupements. Ce sont eux, par exemple, qui peuvent montrer aux femmes, souvent aux femmes, aux plus âgés, certaines activités, certaines nouvelles techniques, certaines innovations agricoles. Ce sont aussi des jeunes qui travaillent comme consultant pour des entrepreneurs privés. Par exemple, en les aidant à gérer leur élevage de poules, de poussins, etc. Donc, ces jeunes-là sont très optimistes. Ils ont reçu une formation professionnelle solide, à la fois théorique et pratique, et ils sentent qu’ils détiennent un métier, qu’ils détiennent des compétences qui leur permettront de réussir en Guinée. Ils ont également des aînés qui sont un peu leur modèle, qui ont évolué dans des coopératives, mais qui, après, ont monté des petites entreprises et qui se débrouillent très bien dans le cadre du maraîchage, qui parviennent à subvenir à leurs besoins et à avoir accès, grâce au maraîchage, à un revenu presque constant. Il y a quelqu’un qui nous disait le maraîchage, c’est comme une tontine. Chaque fois que moi j’ai besoin d’argent, je recueille ma salade et je vais vendre. Ce sont des cultures à cycle court, donc les produits sont presque toujours disponibles et c’est possible, vraiment, d’avoir accès à des revenus réguliers sur lesquels on peut compter et qui permettent de réaliser quelque chose.

Présentateur : Dans le travail de terrain, dans le cadre du projet MIGCHOICE, vous cherchez à mieux comprendre les liens entre la migration et les intervenants comme les interventions de développement. Un des thèmes principaux qui ressort de vos terrains concerne la formation des jeunes en Guinée.

Abdoulaye Somparé : En termes de scolarisation, il n’y a pas une très grande différence. Partout nous avons rencontrés des jeunes scolarisés, des jeunes diplômés de licence, des jeunes diplômés des écoles professionnelles telles que Dom Bosco ou l’ENAE, l’École professionnelle de l’agriculture de l’élevage de Kankan. Mais ce qui nous a beaucoup frappé ; il y a une très grande différence, un contraste entre le projet professionnel des étudiants diplômés d’université. Car on avait déjà effectué des recherches préalables concernant l’insertion professionnelle et ses études déjà publiées dans des articles montrent que les étudiants guinéens ont une idée, très, très vague de leur projet professionnel et de leurs parcours professionnels. Seuls les étudiants issus de familles aisées et ayant des parents cadres, ils ont déjà un parcours balisé. Ils savent qu’ils vont aller à l’étranger, mais en dehors de ces jeunes-là, ils n’ont pas exactement des parcours. Ils n’ont pas un projet concret. Beaucoup de jeunes disent je veux être entrepreneur. Il y a des gens qui passent dans les écoles et sensibilisent les étudiants : Tout le monde peut être

entrepreneur… Mais quand vous leur demandez comment vous comptez vous organiser concrètement, là, vous allez constater qu’ils n’ont aucune idée concrète de ça.

Présentateur : Je me tourne vers madame. Vous parliez de cette organisation qu’ont ces différents entrepreneurs du côté agricole. Vous avez rencontré ces jeunes. Vous parliez de leur profil, mais comment cela se traduit en termes de mobilité ? Et quels rapports entretiennent-ils avec leur pays d’origine ?

Ester Botta Somparé : Ces jeunes entrepreneurs n’ont pas envie de partir. Ça, ça nous a beaucoup frappé ici, auprès des jeunes des écoles professionnelles, que ce soit Don Bosco ou que ce soit l’ENAE. Ce sont des jeunes qui n’ont pas comme priorité le projet de départ. Ils sont bien sûr attirés par rapport à l’idée de l’Europe, qui exerce toujours un attrait du point de vue de l’imaginaire. Ils pensent par exemple que c’est là-bas qu’ils pourraient un jour effectuer des formations, compléter ce qu’ils ont appris, etc. ou juste visiter. Mais leur priorité n’est pas vraiment celle d’y aller pour travailler, d’aller s’installer. Au contraire, certains nous ont parlé de leurs amis, leurs parents qui sont partis et qui se retrouvent après à être des ouvriers agricoles dans les champs, par exemple en Italie, en train de recueillir des tomates, etc. Et donc quelque chose de dévalorisant par rapport à la formation qu’ils ont reçu. Donc, c’est ce profil de jeune est vraiment enracine dans le territoire.

Un discours un peu différent, peut être fait par rapport à des jeunes que nous avons rencontrés dans les villages de la Haute Guinée. Des villages tels que Tintinian ou tel que Sabadou-Baranama, où nous rencontrons des jeunes qui sont moins scolarisés et qui se retrouvent dans une situation dans laquelle ils pratiquent l’agriculture. Mais leurs projets d’entreprenariat agricole de réussite à travers l’agriculture sont un peu entravé par une organisation familiale qui est parfois pas très avantageuse pour les jeunes.

Pourquoi ? Parce que nous sommes dans une société dans laquelle la Société rurale de la Haute Guinée, dans laquelle le chef de famille, donc le père, ou si le père est fatigué ou décédé, le grand frère réunit ses autres frères dans la même concession. Donc, ils vivent ensemble. Le frère aîné, avec ses épouses, les frères cadets avec leurs épouses et la plupart du temps, sont consacré à travailler un champ familial. Un champ familial qui est gérée par l’aîné de la famille, qui est celui qui assure la nourriture et la dépense de tout le monde. Les jeunes ont moins de temps pour se consacrer à leurs champs individuels et cela affaiblit un peu leurs possibilités d’accumuler des capitaux grâce à l’agriculture. C’est ce qui fait que dans ces localités, beaucoup de jeunes de cadets dans les familles pratiquent une mobilité saisonnière. Ils vont dans les mines pendant la saison sèche et ils reviennent au village pendant la saison des pluies, une mobilité saisonnière qui, dans certains cas, est en train de devenir une mobilité permanente vers les sites miniers. Donc l’abandon provisoire d’une activité agricole pour se rendre sur ces sites miniers et gagner un certain capital qui, après, sera réinvesti dans plusieurs types d’activités. Certains utilisent ce capital pour partir à l’étranger, continuer, et d’autres, par contre, vont le réinvestir dans l’agriculture, dans leurs villages.

Présentateur : Il existe aussi en Guinée des migrations internes, pas seulement externes, vers les zones minières, notamment Siguiri et à l’est du pays. Quel est le rôle que pourrait avoir l’éducation aujourd’hui dans cette mobilité ?

Abdoulaye Somparé : Oui, je pense que les zones minières sont des zones qui attirent beaucoup de jeunes qui sont à la recherche d’un emploi. Que ça soit à la SAG à Siguiri, près de Tintinian, ou à Boké, la CBG à Kamsar, Sangarédi, les zones minières attirent beaucoup de gens parce que dans ces entreprises, il y a des travailleurs qui sont beaucoup mieux payés et ils mènent une bonne vie. Ils vivent dans les meilleures conditions de vie dans les cités ou il y a l’électricité, où ces entreprises, parfois, pratiquent une politique paternaliste de fait. C’est à dire afin d’intégrer davantage les ouvriers, une bonne partie de leur salaire est payée en nature. Ils sont très bien logés et ne payent pas les médicaments. Ils ne payent pas les denrées alimentaires. Donc vraiment, il s’intègre dans la cité et cela attire d’autres travailleurs, à l’image de la zone minière de Boké, plus précisément Kamsar, où beaucoup de gens sont venus à la recherche du travail. Mais les 10% même ne trouvent pas du travail. Ceux qui ne trouvent pas du travail, ils restent dans les quartiers périphériques, appelée Kamsar centre, Kamsar village, où ils pratiquent des activités quotidiennes afin de survivre au jour le jour. Et il faut y rester. Il s’implique dans ses activités pendant longtemps et maintenant, ils ont du mal à retourner dans le village par honte de retourner sans avoir assez d’argent.

Mais on a constaté dernièrement qu’il y a eu l’intensification de la production de l’exploitation minière dans ces zones-là, avec l’arrivée des entreprises chinoises qui donnent des salaires plus bas 1.500.000 (Fr Guinéen), chauffeur 2.000.000(Fr Guinéen). Mais étant dans une situation de pauvreté et de précarité, les jeunes sont obligés d’accepter. Mais comme ils travaillent dans des conditions difficiles et ils ne sont pas bien payés. Ce sont des jeunes qui envisagent un jour de partir d’après nos entretiens. Ils ne font que travailler à essayer de gagner quelque chose parce qu’ils ne peuvent pas rester. Surtout ce sont des localités où les meilleures maisons, les plus belles maisons appartiennent aux migrants qui vivent à l’étranger, qu’on appelle là-bas « DIASPO », notamment les gens de la communauté Diaxanke et une partie de la communauté peulh, mais surtout les Diaxankes. Donc le modèle de réussite, Ils se sont imposés là-bas, les « DIASPO », comme un modèle de réussite sociale pour les jeunes.

Présentateur : Vous avez passé beaucoup de temps auprès de la jeunesse guinéenne au sein de différentes localités parce que vous avez parcouru un peu la Guinée, vous étiez à Conakry, vous êtes aujourd’hui là. Dans les différentes localités rurales, notamment Kankan, une question : vous pourriez nous parler un peu de votre zone d’étude et en particulier du groupe que vous avez visité? Qu’est ce qui vous a le plus intéressé ?

Ester Botta Somparé : Pendant cette recherche en Haute Guinée, nous avons travaillé à la fois sur le milieu urbain et sur le milieu rural. Donc, je pense que tous les sites que nous avons visités ont été très marquant pour nous. Les deux écoles professionnelles dont Don Bosco et L’ENAE, nous ont vraiment donné une idée d’optimisme et de confiance, par rapport à la jeunesse, par rapport aux perspectives de la jeunesse de réussir. Ce qui nous a un peu vraiment changé par rapport au discours qu’on entendait auprès des diplômés de l’enseignement général ou des étudiants à Conakry, qui nous rabâcher vraiment des discours empreints de beaucoup de afro pessimisme. On a beaucoup entendu des discours qui disaient « Ici l’avenir est bouché dans ce pays, rien ne marche, Ce n’est qu’ailleurs qu’on peut s’épanouir. Ce n’est qu’ailleurs qu’on peut être valorisé, réellement faire valoir notre talent. Ici, tout est relationnel, etc ». On a entendu beaucoup, beaucoup ce type de discours et on a rencontré au contraire cette jeunesse plus optimiste parce qu’elle est engagée déjà dans ce processus de formation et de l’insertion professionnelle. Comme Abdoulaye le disait chez les étudiants, c’est parfois une idée un peu rhétorique : « Oui, un jour, je serai créateur d’emplois. Je ne vais pas attendre qu’on me donne de l’emploi moi même je vais créer… » mais ce sont un peu des mots en l’air, on ne sait pas exactement ce qu’ils vont faire. Alors qu’ici, nous avons trouvé une jeunesse enracinée dans son propre territoire et engagée dans ce processus de formation. Donc, cela a été frappant ici en étudiant ses groupements.

Après d’autres sites de l’enquête qui ont été très intéressants, ont été les sites d’orpaillage. Là, nous avons vu que les orpailleurs aussi ont tellement de social particulier. Un monde très organisé, même s’il s’agit d’une activité informelle. Et un rapport particulier à leurs activités et aux risques qu’ils encourent dans leurs activités. Ce qui nous a frappé là-bas, dans ces milieux miniers, c’est le fait que nous avons rencontré des jeunes qui sont prêts pour s’enrichir rapidement et accumuler rapidement un capital, à courir des risques qui sont parfois énormes avec les risques d’éboulement, d’accidents, etc. qui se pose vraiment dans cette zone minière où l’orpaillage est une activité très ancienne. On ne doit pas penser à ça comme un phénomène récent, mais qui a pris maintenant des proportions et des modalités qui n’existaient pas avant, avec une exploitation plus massive, avec des machines, avec une exploitation qui s’étend maintenant sur toute l’année et pas seulement sur une petite période. Donc, ces jeunes sont prêts à prendre tous les risques pour essayer d’accumuler ces capitaux et cela les prédispose aussi à prendre des risques autrement, ils sont déjà habitués à ça. Donc, par exemple, à tenter la migration irrégulière en disant « Mais moi, rien ne me fait peur je creuse des trous, je vais au fond de la terre et je risque ma vie tout le temps. Donc, pourquoi est-ce que j’aurais peur maintenant de m’embarquer, d’aller sur la Méditerranée pour m’enrichir ? » Nous sommes déjà dans ça quelque part. Donc, le travail dans ces sites-là a été aussi assez intéressant.

Présentateur : Lors de vos différentes discussions, vos entretiens au sein des différents sites où vous avez sélectionné des projets de développement, vous avez pu vous rapprocher des jeunes, mieux comprendre leur situation et leurs projets migratoires. Le lien entre l’éducation des jeunes, l’insertion professionnelle et les migrations ont alimenté vos questions de recherche. On entend parfois parler que c’est le manque d’éducation qui est lié à la volonté de migrer. Est ce vraiment le cas?

Abdoulaye Somparé : Oh, le manque d’éducation est peut-être l’un des facteurs, mais il y a d’autres facteurs plus importants. Le manque d’éducation ne saurait être le principal facteur dans la mesure où on retrouve parmi les migrants de retour plusieurs diplômés, parfois des diplômés de l’Université de Gamal de l’Université de Kankan, de Sonfonia, des gens qui ont fait 5 ans à l’école, à l’université et tentent de partir. Mais peut être l’éducation civique que nous avons observé à l’école Don Bosco, où il y a une formation à la fois technique et théorique, mais assortie également d’une formation morale. Ce n’est pas religieux seulement, c’est une sorte de cours d’instruction civique. Tous les jours, ils reçoivent des leçons et discutent avec les maîtres. Ils intériorisent des valeurs, des valeurs pour qu’ils se rendent utiles pour leur pays et leurs familles.

Il est vrai que nous citons généralement comme cause de la migration clandestine et irrégulière, la pauvreté et la recherche de l’emploi. Mais la migration aussi est liée au caractère et à la psychologie des jeunes. Ce sont des jeunes qui migrent surtout et ces jeunes-là considèrent le projet migratoire comme un idéal comme un imaginaire. Ils rêvent de partir. Ils veulent être valorisés en tant que jeunes. Ils veulent avoir cette étiquette de « Diaspo ». Sinon, comment pouvez-vous comprendre les conditions de vie difficiles des jeunes migrants que nous avons retrouvé à Milan ou à Paris ? Ces jeunes-là vivent dans des conditions très difficiles, mais ils ne font que poster leur photo en se présentant devant les belles maisons. Et du coup, ils sont valorisés parce que dès que vous, dès que vous vous partez ou on vous dit que vous êtes là-bas, on dit que tout le monde vous considère comme « Diaspo », comme quelqu’un qui va réussir un jour. Donc, il y a ce facteur-là. Et aussi, depuis l’ouverture de la frontière libyenne, la migration ou le comportement de migration des jeunes peut être analysé comme des conduites à risque qui existent partout. Les jeunes prennent des risques, ils veulent faire des défis :  » Je suis homme donc je prends des risques », comme elle (Ester) l’a dit. Chez les orpailleurs, là, c’est des gens qui disent un homme, c’est aussi quelqu’un qui est capable de se sacrifier. Mais eux, ils ne le disent jamais aux jeunes directement qui veulent partir pour être valorisés en tant que jeunes « Diaspo ». Ils parlent toujours au nom de la famille. Je veux me sacrifier pour la famille. Je veux aller pour aider ma famille qui souffre. Alors que ce n’est pas toujours des jeunes les plus pauvres qui partent. Il y a des jeunes issus de familles aisées qui ont pris des risques pour partir en revendant parfois la voiture de leur papa pour partir. Je pense qu’il faut tenir compte aussi de ce paramètre-là dans le cadre de la sensibilisation des jeunes.

Et la politique de migration aussi, des pays développés contribuent à entretenir la migration clandestine. Il faut permettre à un jeune qui vit ici, Il a des moyens, il veut aller se promener, et il se promène et il revient. Mais s’il y a un mythe, ce sont les ambassades qui créent tout un mythe. Ce mythe excite beaucoup de jeunes aussi à partir. Il faut tenir compte de ces facteurs psychologiques aussi pour expliquer la migration. Certes C’est en raison de la pauvreté, de l’accès aux emplois, Quand quelqu’un a un bon emploi, il ne pense même pas à aller. Mais il y a d’autres facteurs qui amènent des jeunes à partir. Il y a des jeunes qui ont revendu parfois leur maison parce qu’ils veulent aller à l’étranger.

Ester Botta Somparé : Le socle du problème, c’est celui de trouver un travail qui permet une promotion qui ne permet pas seulement de se nourrir, de manger. Parfois, les Européens ont ce genre de regard là : « C’est la pauvreté. Les gens n’ont pas assez chez eux et donc ils partent désespérés… » Souvent ce n’est pas ça, surtout en Guinée. La famille offre vraiment un rempart dans lequel tout le monde trouve sa place et des conditions de vie acceptables du point de vue du logement, de la nourriture. Mais c’est le fait de pouvoir réaliser quelque chose, le fait de pouvoir accéder à une mobilité, donc à une promotion, et de pouvoir devenir quelqu’un qui a une maison, qui a des enfants dans de bons ecoles qui peut aider ses parents, qui peut aider sa famille, qui peut financer des projets pour les jeunes frères, etc. C’est un peu ça la clé. Le problème, c’est de s’insérer professionnellement pour pouvoir atteindre ce genre d’objectif.

Présentateur : Quel est votre regard sur la situation actuelle des jeunes?

Abdoulaye Somparé : En tant que formateur et responsable pédagogique, je suis très inquiet de la formation des jeunes, car nos étudiants en général accordent de plus en plus d’importance aux notes afin d’obtenir le diplôme qu’aux contenus même de la formation. Je pense que les jeunes deviennent de plus en plus pessimistes, afro pessimistes et ils pensent qu’ils ne peuvent pas réagir ici. Il ne faut pas réussir ici. D’où l’importance d’accompagner quelques jeunes qui sont des pionniers Ils sont très courageux. Il faut les accompagner en finançant leurs projets professionnels lorsqu’ils vont réussir ici, réaliser certains projets socio-économiques, notamment la construction d’une maison. Cela va encourager d’autres jeunes aussi à envisager leur avenir en Guinée. Comme elle (Ester) l’a dit le plus souvent, nous, on a constaté que les jeunes, la majeure partie de ceux qui veulent aller n’y vont pas parce qu’ils ont faim, parce qu’ils meurent de faim en Guinée, ils ne vont pas parce qu’ils sont exposés à l’insécurité. Comme on a constaté d’ailleurs, après l’ouverture de la frontière libyenne, après le Nigeria, en Italie, les migrants clandestins étaient plus nombreux.  En Guinée, certes, c’est un pays pauvre. Certes, il y a le chômage, mais les gens, globalement, ne meurent pas de faim, ne meurent pas de faim. Mais ils veulent bénéficier d’une promotion. Ils veulent bénéficier d’une promotion en construisant des maisons. C’est pourquoi la sensibilisation doit aller dans ce sens-là. Parce qu’il y a une rivalité qui est alimentée par la réussite des uns, des jeunes issus des mêmes quartiers, des jeunes issus d’une même famille. Il y a un surinvestissement au niveau de la construction des maisons.

Il faudrait sensibiliser dans ce sens-là, car ces rivalités-là contribuent à alimenter les projets migratoires en exhortant les jeunes à prendre des risques pour partir. Il faut qu’on les amène à envisager ici leur réussite et leur promotion. Ils doivent comprendre que dans un pays, tout le monde ne veut pas devenir riche. Mais il faut chercher à gagner sa vie en obtenant un emploi, en se mariant, en faisant des enfants, en éduquant ses enfants, en trouvant une maison, même une seule maison à l’image des 80% des jeunes Français ou Italiens. Leur espoir c’est de s’acheter un appartement et gagner leur vie, aller à la retraite. Mais si dans un pays, tout le monde cherche à être le plus riche, il y a cette mentalité-là, Cela entraîne des gens et ils développent des illusions alors que ce sont des pays européens. Si vous n’êtes pas né riche, c’est difficile d’être riche là-bas. Comme elle l’a dit le double regard est important. Dans le cadre de la sensibilisation aussi, il faut montrer les réalités comme l’OIM a montré le parcours des migrants clandestins sur la route de la Libye. Mais il serait bon aussi d’aller en Italie voir les jeunes migrants là-bas, qui sont devenus tous des démarcheurs, qui achètent des petits vélos qui vont dans les restaurants des livreur de pizzas, de sandwichs, de repas. Ils vivent dans les villages les plus reculés de Milan. Ils ne participent même pas à la vie de là-bas. Ils sont complètement exclus. Donc ça serait intéressant de voir aussi les conditions de vie de ces gens-là pour mieux sensibiliser les jeunes.

Présentateur : Merci d’avoir répondu à toutes ces questions.

Abdoulaye Somparé : Merci.

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« Les points de vue, les pensées et les opinions exprimés dans ces podcasts n’appartiennent qu’à l’orateur, et ne reflètent pas le point de vue de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), de ses partenaires ou de ses donateurs. Ce podcast est protégé par creative commons et peut être utilisé par des tiers sous certaines conditions. Pour plus d’informations, contactez [email protected]. »
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